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Voici trois histoires vécues qui mettent particulièrement en évidence le lien entre le déni de soi et la relation fusionnelle-tyrannique. Elles montrent quelles suppléances les personnes ont trouvées dans leur psychanalyse pour réinventer leur vie (grâce à la libération et à l’affirmation de soi). Ces histoires ont été présentées en partie dans mon livre « Les violences du pouvoir, le narcissisme créateur comme alternative » (L’Harmattan 2005) - Christine Calonne
Le cas de A
Le cas de M
Le cas de J
A. a décidé d’entamer une analyse pour venir à bout de sa dépression. Elle présente une structure psychotique et se plaint de symptômes fibromyalgiques depuis l’âge de 11 ans. Elle présente également une obésité qui accroît encore son sentiment de dévalorisation. Elle se sent investie d’une mission : sauver le monde par l’amour, le retour à la nature, la simplicité et l’authenticité. Pour cela, elle doit vivre quelques instants sa propre mort, sa vieillesse, ses maladies. Elle doit naître à nouveau et, tout en vivant son propre accouchement, écrire un livre pour convaincre son compagnon de sauver le monde avec elle. Elle se sent poussée à se purifier du mal par des rituels au cours desquels elle relie ses meubles par des bouts de fils, constituant ainsi un parcours obligé vers la pureté…
Ses parents prirent la décision de l’hospitaliser. Cette hospitalisation dura quelques mois. Dès sa sortie d’hôpital, la dépression et la fibromyalgie réapparurent mais elle commença à s’exprimer et à se faire respecter dans sa relation à l’autre, notamment dans la relation avec son ami. Elle comprit qu’il l’avait toujours disqualifiée, comme son premier mari d’ailleurs, parce qu’il était pervers. Il voulait la garder comme maîtresse et épouser une autre femme au Maroc, son pays d’origine. Elle refusa net et lui dit qu’elle refuserait désormais d’être considérée de la sorte. Ils rompirent.
J’encourageai A. à s’exprimer de manière créative. Elle commença le chant pour dire son ressenti dans une chorale où elle éprouvait le sentiment d’exister, malgré un chef de chorale trop autoritaire. Elle écrivait également dans son cahier tout ce qu’elle ressentait. Elle prit conscience que son état dépressif consistait depuis l’enfance en un sentiment d’abandon de la part de sa mère qui ne l’avait jamais ni écoutée ni valorisée. Celle-ci s’épanchait auprès d’elle sur son sentiment de ne pas être aimée, buvait et menaçait de se suicider. A. était toujours là pour la rassurer.
Quant à son père, il était absent et fusionnel avec sa mère. A. n’a pas établi de véritable relation avec lui, car elle ressentait qu’il la considérait plus comme une rivale dans sa relation avec sa mère.
La douleur devint invalidante quand elle commença à travailler comme institutrice. Elle dut bientôt arrêter son travail. Elle avait eu une fille de son mariage : celle-ci a actuellement 15 ans. Durant son analyse, A. établit une relation avec quelqu’un dont elle se sépara.
Après cette séparation, elle traversa une phase caractérisée par un sentiment abandonnique, un repli sur soi, une auto-dévalorisation constante.
Depuis, elle a perdu 30 kg et se sent libérée de son obésité comme des stigmates de son auto-dévalorisation. Elle arrête pendant trois mois son analyse, car elle souffre d’une grosse commotion qui la cloue au lit dans le noir.
Quand elle reprend ses séances, les décisions s’enchaînent. Pour revenir au chant qu’elle avait abandonné, elle cesse de fumer. Elle fait face à plusieurs détracteurs qui lui reprochent l’éducation qu’elle donne à sa fille. Après un entretien avec sa mère qu’elle interpelle sur ses qualités, elle décide de cesser d’être « le » symptôme de la souffrance familiale. Ses crises de fibromyalgie disparaissent.
Sa phase abandonnique l’a consolidée, l’a rendue plus catégorique et l’a endurcie. L’analyse de son attitude face à ses deux premiers compagnons despotiques l’a aidée, par exemple, à résister à la tyrannie de sa fille. Elle arrive un jour à sa séance transformée physiquement, une nouvelle coiffure, du maquillage, de nouveaux vêtements. Elle dit qu’elle a enfin pu se constituer une identité. Quelques semaines plus tard, elle établit une rencontre positive avec un homme qui l’écoute, se montre respectueux, sans lui imposer un désir oppressant.
L’évolution de A.
A. poursuit aujourd’hui son analyse afin de sortir de la répétition de son attitude fusionnelle faite d'idéalisation de l'autre, d'oubli de soi, de jugement dévalorisant sur soi. Elle se recentre à chaque fois sur son ressenti, réattribue à sa mère les jugements négatifs qu’elle porte sur elle-même, poursuit ses démarches créatives, identifie les défauts de l'autre afin de ne plus éviter les conflits. Au contraire, elle tente de les résoudre. La colère et la tristesse qu'elle s'autorise maintenant à ressentir l'aident à devenir elle-même et à prendre de la distance. Je lui ai dit clairement à quel point je reconnaissais qu’elle avait enfin construit son identité. A. est définitivement sortie du déni de soi et cela se voit.
M. a été victime d'un abus de pouvoir tyrannique de la part de son père puis de son compagnon. Elle se sentait déprimée depuis qu’elle avait découvert la double vie et les mensonges de son compagnon. Celui-ci la tenait à l'écart de sa vie, car il avait une maîtresse et M. le gênait. À la maison, M. devait s'occuper de tout. Lui ne se préoccupait que de sa vie professionnelle ou de son fils.
Rapidement, M. se rendit compte qu'elle répétait la relation à son père libertin, qui considérait la femme comme un être inférieur, une simple boniche.
Incapable de dialogue et d'écoute, son père critiquait ou donnait des ordres. M. avait longtemps attendu qu'il l'aime plus que sa mère, qui était une femme très peu affectueuse et absente. M. avait attendu en vain.
Elle était généreuse, dévouée, altruiste, soucieuse de vérité et de justice. Son comportement attirait bien sûr à elle des individus qui avaient besoin de ces qualités pour se les approprier, des individus envieux.
Son souci de l'ordre et son goût du travail bien fait la rendaient vulnérable à un sentiment excessif de culpabilité. Elle manquait d'estime de soi, bref, elle était une proie facile pour un tyran.
L’évolution de M.
Grâce à la thérapie, M. parvint très vite à mieux identifier les caractéristiques du tyran, à reconnaître sa douleur, son sentiment d'abandon face au manque d'amour et à la violence de l'autre. Elle apprit à répondre à l'agression. Elle se recentra progressivement sur sa propre vie et devint moins altruiste. Elle entreprit de faire du théâtre et reprit des études dans l'enseignement de la coiffure, afin de retrouver une valeur à ses propres yeux. Elle exprima plus aisément sa colère et ce qu'elle n'acceptait pas de l'autre.
J. a été victime d'une mère fusionnelle abusive qui l'a considéré comme sa chose. Elle projetait sur lui son idéal de réussite sociale tout en le dévalorisant par des moqueries ou des paroles disqualifiantes. J. obéissait à ce surmoi maternel : il réussit brillamment des études universitaires, décrocha un doctorat, fit de la recherche.
Quant à son père, il obéissait à une morale rigide, ne manifestait aucune émotion, aucune tendresse. Avec sa réussite sociale, J. incarnait l'idéal maternel. À ce titre, il devint tyrannique une fois marié. Son narcissisme* le poussait à de nombreux excès, car il n'avait pas de limites. Il se mit à boire, sa femme le quitta et son succès professionnel déclina. Il tomba alors dans une dépression marquée par un manque d'estime de soi, une culpabilité, une angoisse de l'échec.
L’évolution de J.
Durant sa thérapie, J. mit en relation son narcissisme et l'ambition de sa mère. Il prit conscience de la manipulation dont il avait été victime et put reconnaître la souffrance qu’il niait à cause de cet abus. Cette manipulation avait créé en lui un manque d'estime de soi. Il éprouvait un tel sentiment d'abandon, une telle sensation d'envahissement qu'il ne pouvait établir de relation affectueuse engagée.
Il reconnut alors sa part de féminité niée par son hypervirilité narcissique, il accepta ses limites, sa tristesse, sa passivité, ses émotions, ses rêves. Il commença à apprécier des œuvres artistiques et à méditer dans des lieux propices à la contemplation. Il put reconnaître et exprimer sa colère par rapport à l'exigence parentale à laquelle il s'était identifié. Petit à petit, il devint plus tolérant et finit par s’aimer.
* fait d'orgueil, d'ambition exagérée, d'égocentrisme, de dureté, de volonté et de rationalité excessives.
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